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La question n’est plus de savoir si la déclaration de biens est un outil pertinent de lutte contre l’enrichissement illicite. Elle l’est, partout où la transparence constitue un socle de gouvernance. La vraie question, au Mali, est désormais plus grave : pourquoi l’État n’arrive-t-il pas à imposer cette obligation à ceux qui incarnent le pouvoir ?

Les chiffres contenus dans le rapport 2023 de l’Office central de lutte contre l’enrichissement illicite (OCLEI), remis fin décembre 2024 au président de la Transition, sont moins des statistiques que le symptôme d’un renoncement institutionnel. En 2023, seuls cinq ministres sur vingt-neuf ont déclaré leurs biens. Autrement dit, la quasi-totalité du gouvernement a pris fonction en violation d’une obligation légale claire, sans que cela n’entraîne la moindre conséquence visible.

En 2025, l’absence de communication officielle sur l’évolution de cette situation est en soi un message politique. Elle suggère soit que rien n’a changé, soit que les autorités ont choisi de ne pas exposer une réalité embarrassante. Dans les deux cas, le silence fragilise la crédibilité du discours officiel sur la refondation de l’État et la lutte contre la corruption.

Car si des instructions ont été données au Premier ministre pour exiger la conformité des ministres, pourquoi n’en connaît-on ni la teneur ni les résultats ? Et si aucune instruction n’a été donnée, que vaut alors l’engagement proclamé en faveur de la transparence et de l’exemplarité ?

En outre, l’un des aspects les plus corrosifs de cette situation réside dans la perception d’un double standard. Des cadres intermédiaires de l’administration, des directeurs de services ou des ambassadeurs sont régulièrement sanctionnés à la suite de rapports du Bureau du Vérificateur général. À l’inverse, les manquements relevés par l’OCLEI au sommet de l’État semblent se dissoudre dans une zone d’impunité tacite.

Cette asymétrie mine profondément l’autorité morale de l’État. Comment exiger l’intégrité des subalternes lorsque les détenteurs du pouvoir politique se soustraient aux règles qu’ils sont censés faire respecter ?

La Cour suprême, dépositaire légal des déclarations de biens, apparaît comme un acteur silencieux d’un dispositif en panne. Faute de mécanismes coercitifs effectifs ou de volonté politique affirmée, son rôle se limite à l’enregistrement passif de quelques dossiers, sans capacité réelle de contrainte.

Quant à l’OCLEI, il semble réduit à une fonction d’observateur impuissant. Les restrictions de communication, la faible implication des autorités politiques et les réticences des assujettis transforment l’institution en thermomètre d’une maladie qu’elle ne peut pas traiter.

La chute vertigineuse du nombre de déclarations de 629 en 2018 à 60 en 2023 révèle une réalité brutale : le mécanisme ne s’est pas simplement essoufflé, il a été progressivement abandonné. Même les services centraux de l’État, pourtant au cœur de la gestion publique, affichent des taux de conformité proches de zéro dans certains ministères stratégiques.

Ce recul n’est pas dû à une complexité technique excessive ni à un manque de moyens financiers. Il traduit avant tout une absence de volonté politique. La déclaration de biens est une formalité administrative simple ; son non-respect massif ne peut donc être interprété que comme un choix.

Dans un contexte où des dizaines de milliards de francs CFA échappent chaque année au contrôle public, la déclaration de biens représente moins un outil de répression qu’un acte symbolique fort : celui d’un responsable qui accepte d’exposer son patrimoine au regard de la loi.

En laissant ce symbole se vider de sa substance, l’État envoie un signal dangereux : celui d’une lutte contre la corruption sélective, incantatoire, et dépourvue de conséquences pour les décideurs. À terme, ce message nourrit le cynisme citoyen et affaiblit le pacte de confiance entre gouvernants et gouvernés.

La déclaration de biens est devenue une ligne de fracture entre le discours et la pratique. Tant que les plus hautes autorités ne se soumettront pas, publiquement et sans ambiguïté, à cette exigence légale, toute politique anticorruption restera vulnérable au soupçon.

En 2025, la question n’est donc plus seulement « combien de ministres ont déclaré leurs biens ? », mais si l’État est encore capable de se contraindre lui-même. La réponse à cette question déterminera, bien au-delà d’un formulaire administratif, la crédibilité même de la gouvernance publique.

M. Binaté

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